Si l’on accepte que mettre du lait dans son thé n’est pas un crime mais une plaisante variation, reste le débat historique de l’ordre dans lequel ces deux liquides doivent être versés. On raconte souvent que ces dames de la cour versait d’abord le lait froid dans leur tasse, afin que le thé brûlant n’entre pas en contact direct avec la fine porcelaine qui risquerait de se briser sous l’effet de la chaleur.

Le témoignage le plus marquant du mélange, à l’époque où le thé commençait à être apprécié à la Cour, nous parvient grâce aux lettres de la marquise de Sévigné. Mais il ne dit rien de la vaisselle :

« Il est vrai que Madame de La Sablière prenait du thé avec son lait ; elle me le disait l’autre jour : c’était son goût ; car elle trouvait le café aussi utile. » – Lettre 711, 16 février 1680.

Dans la phrase comme dans la pratique de Mme de La Sablière, l’accessoire est le thé, pas le lait ! Et pour cause : le lait sucré est une boisson déjà bien connue mais toujours luxueuse. Le sucre ne sera pas produit à partir de la betterave avant le XIXème siècle : à l’époque des épistolières, on cultivait la canne à sucre dans les premiers comptoirs tropicaux (c’est essentiellement le Portugal et ses colonies en Amérique du Sud qui fournissait alors l’Europe en sucre).

Nourrissant, le lait s’accommodait très bien d’un léger stimulant afin de constituer un en-cas rapide, hors du rite social des repas : d’où « l’utilité » prêtée au café comme au thé (c’est aussi pour cela que le thé au lait prendra tant d’importance dans l’industrieuse Angleterre du siècle suivant). On ajoutait du café ou du thé au lait sucré comme on ajoute aujourd’hui des épices pour faire un masala chaï ! Pour le « goût » et pour l’effet.

Il n’était ainsi probablement pas question de surchauffer la porcelaine, puisque le thé se trouvait sous forme de feuilles, et non pas déjà infusé dans l’eau frémissante. Cela pourrait également expliquer l’utilité des précieuses boîtes à thé ouvragées, qui n’étaient pas nécessairement accompagnées d’un service, et en tous cas bien trop belles pour être confiées au personnel en charge de la préparation des boissons ! On devait, une fois installé(e) avec son lait sucré, y piocher quelques feuilles pour la touche finale…